Emissions de radio sur la grosseur, Lilith Martine et les autres

L’émission de radio féministe lyonnaise Lilith, Martine et les autres, a fait il y a quelques temps déjà (mais le charme de ce blog, avouez, c’est qu’il a toujours un petit wagon de retard), deux émissions sur la grosseur.

La première partie est dédiée au discours médical et scientifique sur la grosseur et sur les représentations sociales que cela induit pour les grosses. Elles citent plein d’études qui vont à contre courant de ce qu’on entend régulièrement sur la grosseur. Elles rappellent aussi que c’est plus dangereux d’être maigre que grosse même si c’est socialement beaucoup mieux accepté.

Elles en profitent pour démonter les clichés sur la suralimentation et la sédentarité supposée des grosses.

La deuxième partie analyse la construction sociale de la grosseur, ainsi que la manière dont le culte de la minceur formate nos perceptions et rapports aux grosses. Elles citent de nombreuses démarches militantes et artistiques, dont ce blog (oh yeah!), qui visent à déconstruire les représentations sociales de la grosseur, mais aussi à mettre les corps gros sur un pied d’égalité avec les fameux Autres.

La Grosseur Partie 1
La Grosseur Partie 2

Lilith, Martine et les autres c’est une semaine sur deux (l’autre semaine c’est On n’est pas des cadeaux, émission transpédégouine et féministe) le vendredi de 17 à 18h sur radio canut 102.2 ou là http://www.radiocanut.org/ ou  là http://blogs.radiocanut.org/lilithmartineetlesautres

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UN PROBLEME DE TAILLE…

Salut,
alors vous avez surement remarqué qu’on a pas été très vivaces ce printemps. Mais on vous a pas lâché-es, on a juste ramolli. Alors voici un texte paru récemment dans la fameuse revue « Timult ». Un ptit quelque chose à vous mettre sous la dent en attendant les énormes évènements qu’on envisage l’année prochaine. On en dit pas plus, juste pour vous faire saliver et aussi pour éviter les fausses promesses. N’hésitez pas à réagir au texte et à écrire à l’auteure…

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UN PROBLEME DE TAILLE…

extraits de la brochure du même nom, prochainement en ligne sur www.infokiosques.net

ET JE MARCHE SEULE, AVEC PLUS PERSONNE À QUI FAIRE LA GUEULE

À qui s’adresser ? Pour pouvoir parler de ce genre de choses et espérer être comprise, il faut partager une réalité commune et je me suis rendue compte, au fil du temps, qu’une analyse du monde sous le prisme du patriar-capitalisme ne suffit pas pour en parler, il n’englobe pas toute la problématique. Souvent, j’ai eu envie de parler, d’expliquer, de tenter une approche plus théorique mais comment faire avec quelqu’un.e dont le corps correspond plus ou moins à ce que le monde tolère ou accepte ou, s’il n’a pas toujours été toléré, l’est à présent ?
Comment aborder la question d’une différence et d’une altérité qui n’est ni connue, ni reconnue comme oppression, qui est totalement invisibilisée ou occultée par le contrôle exercé sur le corps des femmes ?
Comment dans des sphères féministes peut-on rater ou ne pas voir (quitte à faire semblant) cette détresse ? Oui, je sais, j’ai essayé d’en parler et on m’a dit « bien sûr, j’avais compris, mais je voulais que ça vienne de toi ». Protéger une personne en ne la forçant pas à parler de ce qui semble douloureux c’est gentil, mais c’est aussi une manière de se dérober. Rien n’empêche de montrer une disponibilité ou parfois de choper la balle au bond, rien n’empêche de faire en sorte que des personnes soient moins isolées en créant des moments de rencontre entre filles qui vivent des situations similaires et qui partageront donc cette fameuse réalité.

29.06.2009 « Toute interaction avec un vendeur de vêtements touche à l’humiliation. C’est toujours le fameux « j’ai plus grand si vous voulez », et c’est encore pire quand c’est moi qui suis obligée de demander et de me heurter au désormais habituel « non ». Chaque échange et d’autant plus chaque échec, rappelle à la non-standardisation d’un corps qu’on ne parvient pas à se représenter. Ça transforme toute transaction basique en obstacle, tout shopping entre copines en torture mentale.
Vouloir simplifier la situation : soit maltraiter son corps pour le serrer jusqu’à ce qu’il rentre dans ce qui restera malgré tout la plus grande taille en rayon (déjà une humiliation en soi), soit se mettre au régime et s’affamer pour céder à la tyrannie d’un 38-40 toujours plus étroit. »


C’EST NORMAL…

On déroge à la norme à partir du moment où l’on excède ce qu’elle suppose de nuances. Dès lors, on constitue une altérité, on est Autre, on est trop ou pas assez, on a trop ou pas assez de quelque chose. Alors, on n’a pas la même valeur sociale, ni les mêmes privilèges que celleux qui y correspondent.
Mais la grosseur se démarque de la plupart des autres différences physiques. Beaucoup d’altérités physiques, être trop petit.e, trop grand.e, avoir un nez trop long, être poilu.e ou non, ne pas pouvoir marcher, voir ou parler, sont considérées comme des attributs innés ou accidentels, comme des éléments issus de facteurs génétiques, d’une bizarrerie de la nature ou de la malchance.
Pour les gros.ses c’est différent. On suppose qu’une apparence est la résultante d’une volonté (ou d’un manque de volonté à rester mince). Alors cette altérité devient un stigmate infâmant et un facteur d’amenuisement de la reconnaissance sociale. On devient une personne qui n’est pas apte à se contrôler.

29.05.2009 « Ce corps me prive de certains rôles sociaux, d’une certain nombre d’acquis, de privilèges. Je compense. Je compense en me donnant des rôles qu’elles n’ont pas besoin d’avoir puisqu’elles sont déjà reconnues physiquement dans l’espace. Je prends la place qui reste, toute la place pour que les gentes me remarquent. […]
Elles se reposent sur mon confortable ventre sans jamais le toucher. Je reste seule dans ma bulle. Pour moi, c’est une question de classe, la correspondance à des normes physiques constitue une classe sociale, confère un statut social. Mais comment puis-je avancer ça devant un bloc de personnes qui n’appartiennent pas à cette classe sociale et qui pourront donc refuser toute validité à cette analyse. Même si j’en parle, je resterai seule. Autant éviter une humiliation supplémentaire . »


MAL AIMÉE, JE SUIS LA MAL AIMÉE

Depuis toute petite, on me dit que je pourrais être jolie si je faisais un petit effort. Et ce petit effort voulait dire manger moins, moins de viande, moins de bonbons, moins de gâteaux, moins de pâtes, moins de sauce, moins de riz, moins de céréales en général, moins de fromage, moins en dehors des trois sacro-saints repas, moins de glaces, même à l’eau, moins de sucre, moins de gras, moins de beurre sur mes tartines et moins de confiture aussi. Si je voulais être jolie, c’était crudités, légumes bouillis et autres ignominies alimentaires. Le souci c’est que je ne comprenais pas pourquoi je devais manger moins que les autres, moins que mes copines très jolies qui avaient des Twix au goûter à la récré et pas une triste demi-pomme. Pourquoi je devais manger toujours moins, au point de devoir manger moins de lentilles, moins de pommes de terre, moins de pain, moins d’avocats, moins de cerises… le tri se faisait même au sein des fruits et légumes.
La catastrophe était que les rondeurs, les bourrelets, la graisse, peu importe, celles que j’ai toujours eues, sont considérées comme une tare. Alors, vu qu’elles ne disparaissent pas d’elles-mêmes en grandissant et qu’elles étaient encore là à la puberté (le CM2) et que suite à cette puberté j’allais grossir un peu, il fallait vite les faire disparaître. Mais illes ne savaient pas que tout avait commencé avant le CM2, bien avant, deuxième année de maternelle, les « oh la grosse » se sont arrêtés quand est arrivée en cours d’année une petite fille « moche » aux fringues ringardes (les enfants sont cruel.les). J’ai béni cette fille d’être passée par là et j’ai été aussi méchante que les autres avec elle. Grappiller un peu de pouvoir là où on peut en avoir. C’était déjà le début des amoureux à sens unique et des « non » dédaigneux. Mais c’était trop tôt pour les « je préfère qu’on reste amis » qui ne sont venus que quelques années plus tard. La dernière blague qu’on m’ai faite (directement j’entends) sur mon poids, c’était en première, les connards restent cruels. Là, je parle des blagues, pas des insultes, la dernière insulte c’était hier, et avant ça la semaine dernière.
Mais je me suis construite avec ce poids, avec cette tare, et j’ai compris extrêmement jeune que pour exister il fallait séduire, que pour séduire il fallait plaire et que pour plaire il fallait ne pas être moi. J’ai su trouver le bon filon, il ne suffit pas d’être un top pour alpaguer les garçons, il faut embrasser, coucher, sucer, avant les autres. Alors bon bah si c’est le seul moyen de prouver au monde que je suis « normale » et « normée »… allons-y… première pelle dix ans, première pipe quatorze ans, premier coït quatorze ans et demi… chapeau bas. Je voulais éviter à tout prix, éviter d’être la dernière à faire tout ça, et à le faire par dépit. Alors par dépit, je l’ai fait la première, ça m’a assuré une existence sociale pour quelque temps. J’ai enrobé en disant que j’aimais ça et que je faisais ce que je voulais d’abord ! Au lieu d’avoir la réputation de celle sur le banc de touche, la réputation de salope. Mais bon, à choisir… Quand ils ont compris que je ne couchais pas avec tous (parce que j’attendais le bon… j’ai été élevée au Disney quand même), le désintérêt. Et puis les autres filles m’ont vite piqué le marché.
J’ai aussi oublié consciemment ce que voulait dire être seule plutôt que mal accompagnée. À l’époque, cela signifiait réagir en râlant et en rougissant à la drague gros sabots des porcs de la rue et, dès qu’on est hors de vue, sourire en douce parce qu’on a plu, parce qu’enfin on se fait traiter comme de la merde, mais comme les autres.

J’ai une perception de moi qui est fausse, complètement fausse, je ne sais pas envisager mon envergure. Je me cogne régulièrement, j’évalue mal les distances dont j’ai besoin pour me déplacer et surtout je n’ai aucune image de mon corps, aucune perception de moi-même. Je sais que je suis toujours étonnée de me voir en photo, d’ailleurs, j’ai assez vite arrêté les photos. Je me semble toujours plus grosse dessus. Je ne sais pas évaluer à l’œil si un vêtement m’irait ou non, souvent je me trompe en en prenant de trop petits. Dans mes rêves, mon corps ne peut être le mien. J’ai tellement refusé pendant des années de connaître mon poids, mon corps, de me voir nue, que je ne sais rien de moi.

MALADE, JE SUIS MALADE

Je tiens à remercier ici Madame Pierrette Besançon, nutritionniste de son état, vers qui mon médecin, un connard bienveillant désormais à la retraite, m’a tournée.
Cette douce Pierrette m’a recommandé de noter tout ce que je mangeais, pour que je puisse « prendre conscience », a recommandé à ma mère de me faire rentrer à la maison à midi plutôt que d’aller à la cantine, pas pour la joie d’un repas en famille, mais pour le plaisir de manger de la viande bouillie.
J’ai subi les inquisitions et les insinuations des médecins pendant des années et à partir de si jeune, que je devais avoir quatorze ans quand j’ai refusé les régimes qu’ils tentaient de m’imposer. Bye bye Pierrette.
Ma grand-mère m’a emmenée à ses réunions Weight Watcher (les surveilleurs de poids) les mercredis après-midi alors que j’aurais pu regarder « Renard, chenapan » sur M6 kid. J’ai été persécutée et insultée par un prof de sport tyrannique en primaire au point de ne juste plus jamais vouloir en faire. Le sport, c’est aussi le moment des vestiaires, et des corps qui se déshabillent sans se montrer, sans se pencher pour ne pas plisser, se dépêcher, se cacher sans en avoir l’air sinon ça veut dire qu’on ne s’assume pas, et assumer qu’on n’assume pas, c’est donner une arme aux autres, c’est reconnaître une différence.
Au final, à écouter les médecins, je devais me surveiller, me contrôler et tout était affaire de volonté, comme si j’arrêtais de fumer. Mais on me demandait d’avoir la volonté de ne plus manger. C’est tout de suite compliqué quand je dis à un médecin que je refuse de faire un régime, que je mange très bien et que je suis parfaitement au courant des équilibres nutritionnels que je respecte ni mieux ni moins bien que lea quidam moyen.ne (et que je mange moins que ma copine en 38), j’ai droit aux gros yeux, comme une gamine qui n’aura pas de dessert si elle n’est pas sage. Mais non connard, je ne mange pas une tablette de chocolat blanc au ptit déj.

POUR ALLER DANSER LE JERK

J’évolue dans des sphères politiques, militantes, activistes, qu’importe. Bref, dans des milieux qui sont de plus en plus surveillés. J’en suis arrivée à la conclusion que l’anonymat m’est impossible. Dans la ville où je vis, je pourrais être toute en noir entourée de cinquante, cent personnes toutes en noir, je serais quand même identifiable par ma silhouette. Je reste grosse au milieu d’un entourage sveltissime.
Il est peut-être temps de se demander pourquoi ces milieux sont aussi normés malgré toutes nos prétentions de déconstruction, de combat contre TOUTES les oppressions avec des féministes et tout. Je me sens mieux sur plein de points, je peux roter à table, vivre avec de l’intensité et de l’adrénaline, avoir des discussions hyper chouettes, tabasser un relou sans m’exposer aux sanctions et aux réprobations (?). Mais je ne suis toujours pas considérée comme un objet sexuel ! Alors je me comprends, le but n’est pas d’être objetisée. C’est juste que je me rends compte chaque jour un peu plus de la fourberie de la déconstruction en cours. Je n’ai pas envie de coucher avec eux (mais à quel point est-ce déterminé par le fait que je sais que ce n’est pas possible ?) mais j’ai envie de la même reconnaissance que les autres. La fourberie réside dans le fait que cette reconnaissance me fait vomir et le rapport des gars qui m’entourent aux filles qui m’entourent me met mal à l’aise (et pas seulement parce que j’en suis exclue). C’est quand même fou de vouloir bousculer une norme et pour ce faire d’avoir presque envie, besoin, d’intégrer un pan de cette norme. Je veux changer un rapport au corps qui me dérange parce qu’il est trop normé, codé, hétérochiant en faisant en premier lieu entrer mon corps dans ce type de rapports. TORDU.

LUCIE
simone2@laposte.net

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Timult c’est quoi????

TIMULT
Une revue qui parle de luttes sociales et d’aspirations à changer le monde.
Une revue qui explore de nouvelles façons de faire de la théorie
politique, en imbriquant les récits de vie, les émotions et les analyses,
en expérimentant des manières d’écrire, d’inviter à l’écriture
(ateliers et écritures collectives…).
Une revue pour être plus fort.es et plus habiles faces aux oppressions,
et aussi pour nous faire plaisir !
timult@riseup.net
TIMULT, 15 rue Jacquet, 38100 Grenoble